Modulation subliminale de la prise de d├ęcision

Par delà le niveau sémantique, l'expérience d'amorçage numérique de 1998 a été la première d'une longue série de démonstrations que les décisions élémentaires peuvent être biaisées non consciemment. Dans cette expérience, nous avions montré que même le cortex moteur reçoit des influences non-conscientes issues d'indices subliminaux. Par exemple, lorsque le sujet s'apprête à répondre qu'un chiffre cible est grand que 5, la présentation d'une amorce subliminale non‑congruente (un chiffre petit que 5) entraîne une activation détectable du cortex moteur qui commande la main opposée à la bonne réponse. Ces effets peuvent s'expliquer dans le cadre de modèles mathématiques de prise de décision par marche aléatoire avec seuil, détaillés dans le cours 2008. Le système nerveux semble prendre de telles décisions en accumulant l'évidence intimée par la cible en faveur de chacune des réponses possibles. L'amorçage subliminal et les modulations de temps de réponse qu'il induit s'expliqueraient par une accumulation partielle de l'évidence apportée par l'amorce.

Cette vision théorique a été fortement renforcée par les données quantitatives de Vorberg et al. (2003). Ces auteurs ont manipulé la quantité d'évidence apportée par l'amorce en faisant varier l'intervalle temporel amorce-masque. Dans leur expérience, la perception consciente variait de façon non-linéaire avec ce paramètre temporel. Cependant, l'effet d'amorçage subliminal, mesuré par le temps moyen de réponse, croissait de façon strictement linéaire. Ce résultat, ainsi que l'accroissement concomitant du taux d'erreurs induites par l'amorce, pouvait être capturé quantitativement par un modèle d'accumulation d'évidence.

En résumé, il apparaît clairement que certains au moins de nos circuits de prise de décision sont susceptibles d'opérer hors de notre champ conscient. Dijksterhuis et al. ont été jusqu'à proposer, sur la base d'expériences imparfaitement contrôlées, que nous prenons des décisions complexes objectivement mieux lorsque nous les laissons « mûrir » non consciemment que lorsque nous leur consacrons toute notre attention - un point de vue qui rappelle le concept d'incubation non-consciente proposé par des mathématiciens tels que Poincaré ou Hadamard. Cependant, il paraît probable que d'autres décisions, que nous appelons « réfléchies » ou « volontaires », dépendent étroitement de l'accès à la conscience des informations concernées et ne dépasseraient pas le niveau du hasard en son absence. C'est ainsi qu'au laboratoire, un modèle mathématique quantitatif de prise de décision stochastique à deux routes, l'une non-consciente, l'autre consciente, commence à être développé (Del Cul, Dehaene, Reyes, Bravo & Slachevsky, 2009).